Nasser « Le secret de Donna Peppina »« Avec ce roman, j’ai voulu partager des impressions et des connaissances, à travers le filtre de mes émotions. »

Interview de Entretien exclusif avec Nasser réalisée le 9 fév 2017 par La rédaction.
« Le secret de Donna Peppina », ce roman, vraiment original, semble avoir été écrit au rythme du sac et du ressac de la mer, avec, parfois, le bruit soudain du fracas de quelque vague qui vient frapper, de plein fouet, avec violence, les parois des rochers. Comme cela advient, hélas, dans nos petites vie d’humains qui s’alimentent autant de joies que de souffrances. On en arrive, parfois, à oublier les mots en voyant défiler images, paysages et personnages. On y entre comme dans un film (aux contours felliniens). Même si parfois, de par la justesse des dialogues, on se croirait carrément au théâtre (plus style Sacha Guitry, cette fois). Ce livre ne laissera aucun indifférent.

Entretien exclusif © Radin Rue 2017

Nasser , pourtant pur citadin épris d’urbanité jusqu’au bout des ongles, vient nous raconter, avec spontanéité et maestria, comment le monde rural et le monde marin s’épousent ou se déchirent sur les rives de la Méditerranée. Inspiré d’une histoire vraie, « Le secret de Donna Peppina », ce roman, vraiment original, semble avoir été écrit au rythme du sac et du ressac de la mer, avec, parfois, le bruit soudain du fracas de quelque vague qui vient frapper, de plein fouet, avec violence, les parois des rochers. Comme cela advient, hélas, dans nos petites vie d’humains qui s’alimentent autant de joies que de souffrances. On en arrive, parfois, à oublier les mots en voyant défiler images, paysages et personnages. On y entre comme dans un film (aux contours felliniens). Même si parfois, de par la justesse des dialogues, on se croirait carrément au théâtre (plus style Sacha Guitry, cette fois). Ce livre ne laissera aucun indifférent.

1. Pouvez-vous nous introduire à votre ouvrage ?

En Méditerranée, c’est dans une de ces petites villes chargées d’histoire, perchées sur une falaise, mais qui regardent la mer, où le quotidien des gens se nourrit du goût vif du débat, de l’amour des belles choses, du plaisir et de la nature, de l’humour parfois cruel, de l’impitoyable rumeur et du sens du tragique que se déroule l’histoire de Donna Peppina, inspirée de faits réels.

Un soir d’été, au moment où Donna Peppina allait dévoiler son secret, un homme frappe violemment sur la vitre de la porte d’entrée de la Trattoria bourrée de clients habituels qu’elle appelle convives et de proches convives qu’elle considère comme des amis. L’arrivée de l’intrus, prêt à tout pour la rencontrer, créera un bouleversement qui restera, à jamais, gravé dans la mémoire des habitants de cette charmante petite ville du sud de l’Italie perchée sur une falaise, mais qui regarde la mer. ...

2. Quel message avez-vous voulu transmettre à travers les 171 pages de votre roman ?

Aucun.

3. D’où vient l’originalité de votre écriture ?

C’est au lecteur de le découvrir.

4. Un passage comme mise en bouche.

« À la Trattoria Peppina, les fruits et légumes, c’est selon la saison, le poisson, selon les arrivages. Le plat principal, qui dépend exclusivement de l’humeur de la patronne, est tenu confidentiel, comme tout le reste du menu par ailleurs, jusqu’au moment fatal. Cette institution locale, sans doute la seule des cent mille établissements du genre que compte la péninsule italienne, fonctionne sans menu, sans prix et sans réservation. Elle jouit d’une bonne réputation, car, il n’est meilleur critique que le tamis du temps. Les premiers venus sont les premiers servis. Et c’est toujours complet. Il n’y a qu’un seul et unique service, celui du soir. Chacun peut commander ce qu’il veut à condition que ce soit elle qui le choisit. Les gens rentrent quand la patronne ouvre, aux environs de dix-neuf heures. Ils commencent à manger vers vingt heures. Et sortent quand elle décide de s’en débarrasser. En été, à cause de la chaleur, pour faire circuler l’air frais du soir, elle ouvre grand les fenêtres. En hiver, à cause du froid, elle ferme tout et allume le feu de la cheminée. L’entière régie des ressources humaines, matérielles et immatérielles échoit à cette femme qui ne connaît ni jour de repos, ni congé, ni vacances. »

5. D’où vient votre inspiration ?

Question (très) difficile.

6. Pouvez-vous nous dévoiler, non pas le secret, mais la naissance de votre (troisième livre et) premier roman ?

Après ma dernière mission (en Afrique, comme d’habitude) j’avais pris une (demie) année sabbatique pour achever un projet qui me tenait à cœur depuis pas mal de temps : un roman « Le secret de Donna Peppina ». C’est une fiction qui baigne dans une pratique bien réelle qui m’a toujours passionné : un mode alimentaire si singulier, métissé et typique de la Méditerrané qui unit les produits de la terre aux goûts de la mer et qui déteint sur les gens, sur leur humeur et sur leur façon d’être. On sait peu de choses - dites ou écrites - sur cette cuisine « terre et mer », cuisine (pauvre) des origines. Si un met est par nature éphémère, car il ne dure que le temps d’être consommé, les faits, les gestes et les croyances qui lui ont donné naissance, eux, sont séculaires.

Avant, je pensais que c’était l’expression des échanges, qui perdurent depuis l’antiquité, de denrées et d’idées entre la rive nord (chrétienne) et de la rive sud (musulmane) et des allant de l’Est Moyen et Proche-Orient) pour arriver à l’Ouest (Occident).

Mais, après de longues et intrigantes recherches, qui ont duré des mois et des mois, étalées sur une longue période, j’ai découvert que c’était aussi autre chose. Elle serait plutôt la résultante des mouvements incessants de populations provenant de l’arrière-pays, parfois même de la steppe ou du désert, pour atteindre la mer (considéré comme plus naturels et, en tout cas, les plus fréquents) et ceux, dans le sens inverse – des populations fuyant les côtes, perçues comme dangereuses ou moins sûres – pour aller occuper les plaines ou se réfugier dans les montagnes. Bref, je ne peux en dire plus, c’est aussi un secret…

7. Vous ne pouvez pas nous faire ça, au moment où ça commençait à devenir intéressant…

Mais, si vous me promettez de ne pas abuser de ma générosité. Je vais vous le dire. D’abord, je voulais commencer par parcourir les six pays (du bassin occidental) de la Méditerranée. Il s’agissait de faire des observations de terrains, rencontrer les paysans, les agriculteurs, les pêcheurs, les poissonniers, l’homme de la rue, les cuisinières, en générale, femmes au foyer, etc. bref. En véritable éclaireur, je préparais le matériel nécessaire à la réalisation d’un film portant sur cette pratique alimentaire unique qui existe, en fait, partout où la terre et la mer rencontrent. C’était, en quelque sorte, mon jardin secret pendant de nombreuses années . J’y plantais, au hasard des récentes trouvailles , des plantes nouvelles qui venaient s’unir aux autres. Je les arrosais, je les bichonnais et je les admirais toujours davantage. Alors, les couleurs verdoyaient, les odeurs et les parfums explosaient, s’entremêlaient, se confondaient ou se fécondaient. Je rêvais d’un film (documentaire à thèse, comme disent les cinéastes) sur « l’ivresse culinaire qui caractérise cet art de vivre et de manger entre terre et mer ». Cette expression culinaire est complètement consubstantielle aux femmes et aux hommes qui la reproduisent depuis la nuit des temps, car le quotidien des riverains de la Méditerranée à une saveur de la terre et un parfum de la mer. « Dis-moi ce que – et comment – tu manges, je te dirai qui tu es. »

8. Vous n’êtes pas cinéaste, mais avec toute cette énergie déployée, cette motivation et cet enthousiasme contagieux, vous auriez pu…

C’est justement un ami, producteur, qui m’avait alors suggéré – au lieu de réaliser un documentaire – de raconter une histoire, portée par des personnages, des femmes et des hommes, en chair et en os, inspirés de la réalité, pour faire vrai. Alors, je me suis rendu, encore une fois, comme depuis une vingtaine d’années, dans le profond sud de l’Italie, à Métaponte . Dans ma petite maison sur la plage (avec juste un peu plus confortable qu’une cabane de pêcheurs) pour enfoncer mes pieds dans le sable chaud, pour suivre des yeux les barques des pêcheurs au lamparo qui s’éloignent du rivage, le soir, pour se confondre avec la ligne d’horizon, pour entendre le sac et le ressac de la mer et pour écouter des gens qui, eux, venaient de la campagne toute proche. Ceux qui n’ont pas peur du silence et de l’obscurité ont beaucoup de choses à nous apprendre. Même leur silence est communication. L’histoire de l’extraordinaire Donna Peppina s’est immédiatement imposée comme la femme idéale pour incarner (toute) cette réalité. Ainsi est né « Le secret de Donna Peppina ».

9. À qui s’adresse votre roman ?

Il serait insupportable de (pouvoir) dresser un portrait-robot de la lectrice ou du lecteur d’un écrivain. Il ne manque plus qu’on lui prenne ses empreintes digitales, ma parole. Il faut laisser à l’anonymat sa part de romantisme. On ne va pas au théâtre, en entrant par les coulisses. Même si…

Lui. Je le vois, dans le métro, remonter le col de sa gabardine, renouer son écharpe, d’une main, et rapprocher le livre, pressé d’arriver à la page suivante. Les portes se sont ouvertes. Suspendu par la foule, il peine à rester debout. Toute la ville s’est engouffrée dans la rame. Il ne s’en est même pas aperçu. Si quand même, un peu. Car, pris en sandwich, il se tortille comme un spaghetti. Mais il résiste et parvient à porter l’ouvrage jusqu’à son nez. Le seul espace qui le sépare du monde réel est cette fiction de 171 pages. Oui mais, lui, il sait que rien n’est plus réel que la fiction.

Elle. Elle berce sa fille depuis qu’elle est rentrée du travail. Avant la fin du premier chapitre, du Petit chaperon rouge, elle s’est endormie. Sa maman lui ramène la couverture jusqu’au menton et lui fait une longue bise sur le front. La veilleuse restera allumée et la porte entr’ouverte, au cas où. Elle rejoindra, sur la pointe des pieds, sa place sur le canapé, en face des images animées de la télévision privée de son son. Un verre de Porto en main, elle s’attarde un instant sur la photo de couverture, au fond bleu céleste du ciel et dépourvue de personnages : la barque sous l’olivier, la bâtisse peinte à la chaux blanche et une mer calme. Trop calme. Curieuse, elle se demande ce que peut bien cacher cette quiétude et ce titre (trop volontairement) mystérieux. Elle l’ouvre.

10. Répéteriez-vous aujourd’hui. comme vous nous l’avez affirmé, lors d’un entretien précédent, que si vous ne versez pas dans la politique, la religion ou, encore dans le sexe, vous n’aurez aucune audience ?

Oui. Car, aujourd’hui, plus qu’hier, c’est encore vrai. La politique est un rapport de force, la religion, une question personnelle et le sexe une affaire privée. Alors, exacerber les tensions politiques (déjà existantes), ou ridiculiser la religion de l’autre (et remettre en question sa foi), ou critiquer les préférences affectives des uns (ou faire de la pornographie), ce n’est pas mon fonds de commerce. Bien sûr que la littérature se nourrit (aussi) du sensationnel, de la polémique et baigne dans le climat politique et social ambiant. Toujours, quel que soit l’époque. Mais, selon moi, sa fonction, est de restituer la réalité sous forme de fiction. Un écrivain ne devrait s’ériger ni en historien (de l’immédiat ), ni en politique (car pour qui il vote n’intéresse personne ) ni en polémiste (et jouer au tutologue, en donnant son avis sur tout ce qui se bouge). Un écrivain n’est pas forcément un intellectuel. Savoir raconter des histoires ne signifie pas savoir raconter l’Histoire.

11. Avez-vous des auteurs fétiches ?

Je leur préfère les lecteurs fétiches.

12. Dans ce cas, un dernier mot pour le lecteur ?

C’est étrange, mais, comme l’auteur, le lecteur a besoin, lui aussi, de se retrancher du monde pour (re)faire l’œuvre à sa convenance, c’est-à-dire, selon sa matrice culturelle et ses propres émotions. Chacun de nous défend (parfois, avec force) « sa » compréhension de ce que voulait dire l’auteur, persuadé que cette interprétation ne relève que de sa seule souveraineté. Et, comme chaque humain est l’unique copie de lui-même, chaque lecture (ou appropriation) est originale. C’est, sans doute, la magie de cette relation fragile, intime et subjective que l’on recherche à chaque fois que l’on fait la démarche de se rendre dans une librairie et de choisir un livre. Donc, une fois qu’il aura lu « Le secret de Donna Peppina », le dernier mot reviendra au lecteur. Forcément.