« Nous sommes toujours otages des fraudes à tous les niveaux, du marché parallèle, de la corruption, du mensonge généralisé.»

Interview de Noureddine Boukrouh réalisée le 27 juil 2017 par La rédaction.
• La corruption est devenue, en Algérie, une maladie générale, un virus endémique qui fait des ravages du sommet à la base de la société.

·        La corruption est devenue, en Algérie, une maladie générale, un virus endémique qui fait des ravages du sommet à la base de la société.

·        Des dizaines de milliers de milliards ont été accordés sous forme de crédits et de marchés à des « hommes d’affaires » au look d’ignares et de demeurés mentaux

·        L’Algérie n’a jamais été une seule minute depuis son accession à l’indépendance sur la bonne voie économique.

·        L’Algérie est exposée aux deux périls : elle peut être envahie par des migrants venus du Sud, ou ses  « harragas » 

Noureddine Boukrouh est fondateur du Parti du renouveau algérien (PRA) qu’il a présidé jusqu’en 1992. Il a notamment été ministre du Commerce sous Bouteflika

Quel regard portez-vous sur la nomination à la tête du gouvernement d’Abdelmadjid Tebboune, en remplacement d’Abdelmalek Sellal ?

Seul le Président  sait pourquoi il les a choisis tour à tour, pour quels besoins, en vue de quels résultats immédiats ou à venir, et quand les jeter aux chiens.

Les deux personnages ont en commun d’être des non-politiques et d’avoir un itinéraire professionnel à peu près identique. Ce sont des administratifs, des cadres de carrière, des commis de l’État qui ont été promus parce que non suspectés de nourrir des ambitions politiques et donc de travailler en sous-main pour leur compte comme ça a été le cas avec plusieurs de leurs prédécesseurs. C’est sur le plan du caractère que les deux hommes dissemblent et sont aux antipodes l’un de l’autre. En effet, autant M. Sellal est un facétieux, un blagueur impénitent, un improvisateur et un impulsif, autant M. Tebboune est mesuré et sérieux ; s’il est plaisant, il n’est pas un plaisantin. Mais là où ils s’opposent incontestablement, c’est sur leur vocation actuelle : l’un prend de plus en plus les apparences du fossoyeur de l’autre.

Selon ses propres déclarations, le cheval de bataille de M. Tebboune va être la lutte contre la corruption. Dans ce sens, il a ouvert son premier combat contre Ali Haddad. Que pensez-vous de ce bras-de-fer et du soutien de Sidi Saïd à Haddad ?

Dans les traditions de l’exercice du pouvoir en Algérie, le Premier ministre ne reçoit pas du Président une lettre de mission en bonne et due forme, une feuille de route, mais il doit inférer de certaines de ses paroles prononcées dans le style cher à Nostradamus, autrement dit des sous-entendus plus que des déclarations, ce qui est attendu de lui. Il doit deviner du mieux qu’il peut ce que le Président souhaite pour ne pas paraître désobligeant, enquiquinant ou trop curieux. C’est ça l’esprit de ce qu’on appelle « le sérail ». Le chef ne doit pas trop en dire pour limiter les risques en cas de « trahison », et le subordonné doit être assez « faham », assez intelligent pour aller de lui-même, à ses risques et périls, dans le sens des souhaits tacitement déclinés par le chef. S’il ne développe pas des aptitudes dans l’art de deviner, s’il se trompe sur la direction du vent ou se met à divaguer comme une chèvre de montagne, il tombera vite en disgrâce et un croque-mort zélé est désigné pour l’enterrer dans la honte et le scandale.

Il n’y a jamais eu en Algérie de preux ou de pieux chevalier répondant au nom d’Antar ibn Cheddad, d’Artagnan, Sellal ou Tebboune. La corruption est devenue, en Algérie, une maladie générale, un virus endémique qui fait des ravages du sommet à la base de la société. Elle n’est « combattue » qu’épisodiquement, superficiellement et sélectivement par les détenteurs du pouvoir, ceux-là mêmes qui l’orchestrent et l’instrumentalisent, contrôlent les moyens d’élever et d’abaisser qui ils veulent, l’enrichissant ou l’appauvrissant, le magnifiant ou l’avilissant.

D’après ce qu’il en a lui-même laissé filtrer, le nouveau Premier ministre aurait été instruit de « séparer la politique de l’argent », ce qui, en langage algérien, signifie que le moment est venu pour quelques affairistes ou porte-voix devenus des boulets encombrants, de mauvais compagnons de route, de rendre des comptes. Car les périodes de vaches maigres exigent la prise de mesures d’austérité si l’on veut contenir les risques de désordres sociaux et imposent par conséquent un minimum de morale dans la gestion des ressources publiques. Il faut commencer par éloigner le soupçon de soi, désigner à la vindicte populaire quelques veaux gras ou « brebis galeuses », puis les sacrifier sur l’autel de la vengeance pour faire tomber les ardeurs émeutières.

On a voulu faire de M. Ali Haddad un Bouygues algérien à coups d’artifices de mauvais aloi, exactement comme on a fait il y a quinze ans avec M. Moumen Khalifa, et il va peut-être finir comme lui en taule avec consigne de rester « discret sur la vraie vérité » s’il veut un jour humer de nouveau l’air de la liberté. Sidi Saïd, lui non plus n’a pas tiré les enseignements de l’affaire Khalifa qui a failli le conduire en prison. Une fois de plus, il est surpris non pas du côté des travailleurs dont il dirige le syndicat national, historique et officiel depuis des décennies, mais de celui de l’argent facile et douteux. Il s’est trompé sur le sens (direction et signification) du vent ; il a cru qu’il venait de Tebboune et a atteint par mégarde Haddad dont il s’est solidarisé dans un geste inconsidéré de protection animale, et le voilà lâché par les siens.

Trouvez-vous alors que nous vivons un remake du scénario de « l’affaire Khalifa » ?

Je ne sais pas, mais ça y ressemble. D’ailleurs que sait-on de l’affaire Khalifa qui s’est évaporée dans le décorum brumeux algérien ? J’étais à l’époque au gouvernement et je m’étonnais de le voir courtisé par les hauts responsables du pays. Je peux vous raconter une anecdote : un jour, à la résidence « al-Mithaq », en 2001 ou 2002, je ne sais plus, un dîner officiel était donné auquel étaient présents les responsables du pays. Moumen Khlalifa était assis à la même table que des membres du gouvernement, dont moi-même. Un moment, quelqu’un qui était assis à côté de moi me dit : « Tu sais qui est cet homme ?», en me désignant discrètement M. Khalifa. Je le regarde et lui réponds, hésitant : « C’est un conseiller à la chefferie, non ? » (Comprendre un des chargés de mission constituant le staff particulier du chef du gouvernement). Mon convive éclata de rire d’étonnement et me dit « C’est Moumen Khalifa ! ». Voilà où et comment j’ai vu pour la première fois le « golden boy ».

Vous étiez membre du gouvernement lors du premier mandat du Président Bouteflika. Selon vous, serait-ce sa décision de s’en prendre à Haddad, et si oui dans quel but ?

Il est plus facile de lire dans la pensée réputée indéchiffrable de Nostradamus que dans celle des dirigeants algériens parce qu’à la place de ce qu’on appelle la pensée se trouve une « kammouça » de « nafhates » (fantaisies, lubies, caprices), un écheveau de fils entremêlés, sans liaisons entre eux, dont aucun ne mène à l’autre… Le genre de décisions auquel vous faites allusion ne se discute pas en conseil des ministres, mais entre initiés et pratiquants de l’art de « je ne t’ai rien dit » et « tu as tout compris ». En termes factuels, je ne sais pas plus que ce que lit tout le monde dans les médias, mais j’ai assez observé les pratiques et les mœurs du pouvoir algérien depuis 1970 pour arriver à déceler ses « constantes ».

Des dizaines de milliers de milliards ont été accordés sous forme de crédits et de marchés à des « hommes d’affaires » au look d’ignares et de demeurés mentaux qu’on a utilisés, pour ces raisons justement, comme façades ou intermédiaires pour détourner l’argent du pétrole et en expatrier l’essentiel. Ces dernières années, on a vu des arrivistes acquérir des fortunes inestimables, des responsables cités dans des affaires de corruption protégés de toute poursuite, des voleurs innocentés et ceux qui les ont dénoncés ou arrêtés accusés de « complot »…

Diriez-vous que ces événements marquent de manière indirecte le début des présidentielles de 2019 ?

Je n’en sais rien, mais il est patent qu’un coup de volant vient d’être donné avec le dernier changement à la tête du gouvernement. Ce n’est pas forcément pour chercher des poux dans la tête de Sellal qui a tenu le rôle du bouffon pendant la fête, mais s’il faut en passer par-là alors son amour-propre souffrira quelque peu mais sans plus. Est-ce pour faire rentrer dans les caisses de l’État un peu du trop-plein d’argent amassé par les faux hommes d’affaires enrichis grâce à leurs accointances avec le sommet de l’État ? Pour construire une nouvelle image sur l’idée de « moralisation de la vie publique » qui servirait de tremplin à un cinquième mandat ? Pour prévenir des débordements populaires conséquents aux mesures d’austérité en cours de mise en place et qui toucheront fatalement le soutien budgétaire aux produits de première nécessité ? En tout cas, ces trois hypothèses concourent au même objectif : dédouaner le pouvoir suprême de ses responsabilités dans cette affaire comme dans celles qui l’ont précédée.

Allez-vous, vous-même, vous présenter une nouvelle fois lors de ce scrutin ?

Ce ne sera pas un scrutin, mais une formalité semblable aux messes électorales précédentes. Les électeurs algériens n’ont jamais choisi librement leur Président, tout au plus ont-ils entériné un choix fait par une poignée d’hommes aux commandes de l’armée et de ses services de renseignement. En ce qui me concerne, j’y ai cru un petit peu en 1995, jusqu’à ce que M. Zeroual, alors chef d’État en exercice, déclarât sa candidature contre toute attente. Une fois qu’il l’a fait publiquement au Palais des nations, j’ai demandé à le voir pour lui dire face à face, au siège de la présidence et en présence de son conseiller principal, le général Betchine, et de son chef de cabinet, ce que je pensais de sa décision. De retour à mon bureau, j’ai appelé les deux autres candidats en lice, feu Mahfoud Nahnah et Saïd Sadi. Ils sont venus séparément à mon bureau, je leur ai rapporté l’entretien que je venais d’avoir avec Zeroual et leur ai proposé de nous retirer ensemble de l’élection. Après de longues et vaines discussions, ils ont refusé.

Du point de vue économique, l’Algérie est-elle sur la bonne voie selon vous ?

L’Algérie n’a jamais été une seule minute depuis son accession à l’indépendance sur la bonne voie économique. L’économie n’a jamais été pour le système autocratique qui l’a dirigée, sous une forme ou autre (césarisme militaire, parti unique ou faux pluralisme démocratique), une finalité, un but, une dynamique sociale combinant facteurs de production, ressources naturelles, financières et humaines, en vue de créer une économie fonctionnelle et développer le pays, mais un ensemble de moyens gérés patriarcalement pour se maintenir au pouvoir en distribuant la rente quand le pétrole est au plus haut, et en recourant à la dette extérieure quand il est au plus bas.

Nous sommes toujours dans cette logique, dans ce cercle infernal qui a généré les tares que vous avez citées (fraudes de toute nature et à tous les niveaux, marché parallèle, corruption…). Nous avons déjà payé au prix fort l’ignorance mégalomaniaque de nos dirigeants entre 1962 et 1988, mais au lieu d’en tirer les enseignements et mettre à profit l’exceptionnelle embellie qui a duré de 2002 à 2014, le pouvoir l’a dilapidée et en a fait profiter les faux hommes d’affaires, la mafia politico-financière et tous ceux qui l’ont servie avec la plus grande servilité mais moyennant enrichissement illicite. Le pays est profondément gangrené…

La solution réside dans le changement de la perception de ce que devrait être une nation, un État et une économie. Les idées avec lesquelles est dirigée l’Algérie remontent aux années cinquante, tout autant que les hommes qui les portent et qui sont toujours aux commandes. Ce n’est pas une question de mesures techniques à suivre ou à remplacer, de savoir économique, mais de vision du monde. Nous n’avons jamais eu d’économie, mais seulement un tiroir-caisse où est placé l’argent du pétrole qu’une grand-mère jette par volées quand il y en a beaucoup et serre contre son cœur quand il n’y en a pas assez.

L’Algérie a changé en apparence, le paysage s’est beaucoup transformé, plusieurs générations se sont succédées, des centaines de ministres et une douzaine de Premiers ministres se sont relayés aux postes de direction visibles, mais les vrais conducteurs et surtout les idées-motrices qui les animent sont les mêmes qu’au temps de Messali Hadj. C’est à travers l’activité économique que les nations se forment, apprennent à travailler ensemble, à compter les uns sur les efforts des autres, et développent ainsi au fil des siècles un sens de l’intérêt commun, une conscience sociale, politique et nationale. Les idées patriotardes de l’époque de Messsali Hadj se sont mélangées avec une religiosité islamo-populiste de bas étage pour donner une mentalité providentialiste, irresponsable, tendue non pas vers les réalisations historiques, mais vers une fausse notion de l’au-delà et du paradis gagné à coups de ruses de Djouhaet de comptes de boutiquier.

Ce que l’on observe en économie se constate aussi en politique étrangère où c’est aussi le désert, où nous avons fait l’unanimité totale contre nous aussi bien au Maghreb qu’au Sahel. Nous sommes encerclés de partout, aucune amitié et bon voisinage sur lesquels nous pourrions compter : la question du Sahara occidental ne bouge pas, la Tunisie a confié sa sécurité extérieure à l’OTAN, les Français ont récupéré les dossiers malien, sahélien et libyen…. Il ne nous reste que notre « khéchinisme », notre esprit de Djouha qui n’a fait de dupes que dans nos rangs et de victimes que nous… Où va-t-on comme çà ? Nous ne serons bons qu’à fournir les recrues des prochaines organisations du type « État islamique », Aqmi ou autres bandes criminelles.

Vous étiez vous-même ministre du Commerce. Un des premiers changements opérés par Tebboune, est la réduction drastique des importations. Bonne ou mauvaise idée dans le contexte actuel ?

Ce n’est ni un changement de politique économique, ni une idée, bonne ou mauvaise, ni un sens de l’intérêt public, ni un acte de gestion, mais une obligation, une contrainte, un réflexe naturel…. C’est une conséquence inévitable d’une gestion épicière. Les recettes s’étant contractées, il faut réduire les dépenses. C’est aussi bête que cela.

Il ne faut y voir ni bonne gouvernance, ni science, ni sagesse, ni sursaut de conscience… C’est le degré zéro de l’intelligence, la nécessité faisant loi. Il va en découler non seulement des restrictions dans la consommation, ce qui n’est pas un grand mal, mais des restrictions dans l’importation d’intrants et d’équipements sans lesquels notre rachitique appareil manufacturier aura des difficultés à tourner, ce qui se traduira par des fermetures d’ateliers, d’usines, de PME, et donc des pertes d’emplois en cascade et des pénuries en tous genres comme à l’époque des « souks el-fellah ». Sans parler de l’inévitable corruption inhérente à l’octroi administratif des licences d’importation.

Une autre question d’actualité : vous avez dû suivre le débat autour de la question des immigrants. Quelle est votre perception personnelle du sujet ? Soutenez-vous les propos d’Ahmed Ouyahia et Abdelkader Messahel ?

Quel débat ? On a lu dans la presse des déclarations populistes et blessantes détachées de toute analyse d’un phénomène profond et structurel qui va bouleverser la géopolitique mondiale dans les décennies à venir. Je vise le phénomène migratoire qui jettera sur les mers, les routes et les déserts des dizaines de millions de personnes. Ce phénomène tient à deux facteurs, l’un humain, l’autre naturel.

Le facteur naturel, c’est bien sûr le réchauffement climatique qui va faire disparaître des pays en entier et conduire leurs populations à chercher l’asile et du travail dans les pays épargnés ou jugés riches.

Le facteur humain, ce sont les guerres et la mauvaise gestion économique de pouvoirs illégitimes qui mènent des politiques de terre brûlée pour demeurer à la tête de leurs pays sans égard pour leur sort et pour les problèmes qu’ils créent aux pays de destination de leurs migrants illégaux.

Dans le premier cas, nous allons avoir affaire à des peuples sans pays, et dans le second à des pays sans peuples. L’Algérie est exposée aux deux périls : elle peut être envahie par des migrants venus du Sud, comme elle peut voir ses propres « harragas » passer de quelques centaines actuellement à des millions suite à la faillite économique qui nous guette et au désordre qui s’ensuivra. Cent Tebboune n’y pourront alors rien !

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