« Ni Marx ni jésus », « Vers une contre-culture », « Marx est mort »

L'esprit du temps

Publié le 22 juil 2016 - 15:55 | Auteur: Noureddine Boukrouh | Tribune libre

Une sourde colère gronde dans la conscience d’une humanité qui porte sur ses épaules le poids d’un monde humilié. Les révoltés de la société de consommation ne savent pas ce qu’ils mettront à la place de ce qu’ils veulent détruire, tout comme Brioussov proclamait dans son poème « A mes proches » : « Pour démolir je serai avec vous pour construire, non ! »

Ils ne réclament ni le pain, ni le travail, mais leurs aspirations se révèlent plus vives que jamais. Ils demandent autre chose. Quoi ? Ils ne le savent pas !

Ce que savent les contestataires du primat de la matière c’est que l’homme n’est pas un pauvre tube digestif, qu’il ne vit pas seulement de pain, que ses besoins ne se résument pas dans un simple programme de revendications et que les circonstances économiques ne suffisent pas pour provoquer le changement.

Du domaine temporel leurs exigences se sont transposées au domaine spirituel. Ils s’interrogent sur le « sens » de leur vie, cherchent les valeurs qu’ils ne trouvent plus dans l’évasion du LSD. Le hippisme est né. On dit que c’est une philosophie de la fuite.

« Ni Marx ni jésus », « Vers une contre-culture », « Marx est mort », « 2000 ans c’est assez »… sont les titres assez évocateurs d’une situation philosophique faite d’angoisse et d’horreur devant le vide idéologique dans lequel se voit engouffré l’homme hyper-développé.

« A l’ouest, l’économie tourne. A l’est, les appareils fonctionnent. Et cependant un vide toujours plus profond se creuse dans ces grands pays, vide qui n’interdit ni la fonctionnalité économique dans l’un, ni le formalisme politique dans l’autre » (1).

La Kultur (dans son acception germanique, c'est-à-dire le côté spirituel de la vie sociale) a été ébranlée jusque dans ses fondements par le déchaînement d’Eros sous l’impulsion des « libérateurs » du genre humain.

On parle de conflit de générations, de crise de rapports sociaux en un moment critique, de jeunesse décisionnaire, etc, croyant avoir situé la brèche en enfermant dans une explication boiteuse un problème de civilisation qui vient remettre en question les bonnes idées reçues sur le ‘’processus historique et social qui va de l’animalité primitive à l’ère de l’abondance, de la conscience et de la liberté ».

L’homme du tiers-monde souffre plus que tout autre de la confusion des temps modernes non pas parce que la petitesse de la planète où la rapidité des communications empêche un mal de se circonscrire à une surface géographique, mais parce qu’il se trouve exposé aux retombées et à la contamination qu’il ne peut éviter, de quoi s’en prémunir lui faisant défaut.

Occupé à labourer sa terre et à construire son économie, trop pris par les modèles qui le défient par leur faste et leur puissance, il s’oublie, leur prête peu de temps et suit d’un œil fruste la mêlée des idées qu’il néglige, littérature qu’elle est. Le danger est à sa porte mais il ne s’en soucie pas outre mesure.

La lutte qui lui a rendu ses destinées lui a rendu du même coup ce qu’une longue période d’asservissement ne pouvait que laisser dans ceux qui eurent à la subir : le complexe du décolonisé que nous définirons comme le mal-à-l’aise psychologique du faible devant le fort, de l’ignorant devant le savant, de l’imitateur devant le créateur, mal-à-l’aise qui porte à penser inconsciemment que l’autre est toujours le meilleur, l’efficace, le connaisseur.

Une fois livrée à elle-même, une fois le conquérant refoulé, la psychologie affectée de ce complexe de diminution voudra se vêtir des apparences de l’autre. Cet autre qui l’a minée de l’intérieur avant de rejoindre son sol d’origine.

Elle s’est renfermée sur elle-même et l’a combattu tant qu’il était son surmoi mais une fois libérée elle s’est mise à s’exercer aux techniques du bien-paraître.

C’est alors la grande parade et l’importation en gros et en vrac. On oppose l’ancien au nouveau pour faire prévaloir un révolutionnarisme verbal. On oppose l’homme à la femme pour faire rentrer dans ses droits cette dernière. On oppose l’économique divinisé à l’idéologique relégué. On oppose l’éthique au scientifique, l’utile au vrai, l’‘’efficace à l’authentique’’ dans les formes de la sainte-dialectique.

Cette tare psychologique se manifeste chez nous dans tout ce qui est choquant et insolite. On hérite de l’envie de contester qui se justifie ailleurs mais qui n’a aucune signification chez nous. On se laisse aller au désœuvrement du beatnik gavé à force de vivre le relâchement social de sa civilisation décadente. On renverse les valeurs parce que ailleurs ‘’l’ère du monde fini commence’’.

On vit la minute de la faillite en communion, reniant toute spécificité socio-historique, toute personnalité propre, toute différenciation. On accompagne l’autre dans sa chute morale, on lui tient la main et on aborde ensemble la fin des valeurs.

C’est l’esprit du temps. Qui n’a entendu cette réplique péremptoire aux bizarreries : « Il faut être de son temps ; on est au XXème siècle ». Autrement dit, tout ce qui peut survenir, même en mauvais, doit passer pour légitime chez nous. Si ça craque sous d’autres latitudes, il faut que ça craque aussi sous la nôtre : drôle de logique !

Il y a des droits qu’on ne réclame pas parce qu’ils ne se donnent pas. A qui demanderas-tu le droit à la différence ? Innocence. Tu le conquerras de haute lutte, comme pour l’indépendance, mais cette fois-ci en luttant contre la partie de toi-même qu’a façonnée l’autre, en arrêtant après l’avoir comprise et admise l’impérieuse nécessité de ne pas de fondre dans ce qui ne peut pas être toi.

Qu’est ce que « différer » » ? « Cette notion (la différence) exprime quelque chose en ce qui concerne le passé ; elle signifie quelque chose en ce qui concerne le possible… Sommes- nous destinés à perdre nos différences ? Cette question n’a guère de sens. Vous y êtes, nous y sommes, et chacun de nous dans le différent. Celui qui ne veut et ne peut ni imiter de loin quelque grand modèle, ni s’identifier à lui, celui-là n’a d’autre issue que de se vouloir AUTRE. Il l’est déjà ! ‘’ (2)

Le salut d’une culture est dans son pouvoir de différenciation. La mort d’une société est dans la facilité avec laquelle elle peut s’aliéner dans les autres. Et le succès d’une Révolution réside dans sa capacité de s’entourer d’un cordon sanitaire idéologique efficient qui nous préservera du « du mal du siècle »’ dont sont victimes les âmes saturées.

(1) H. Lefèvre : « Le manifeste différentialiste ».
(2) Ibid

(« El Moudjahid » du 22 mars 1972)

 

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