Comment bien vivre ensemble?

L'esprit d'une nation..

Publié le 7 sep 2016 - 21:36 | Auteur: Noureddine Boukrouh | Tribune libre

Des penseurs reconnus ont donné des définitions célèbres de la nation comme Renan qui l’a résumée dans le « désir de vivre ensemble » qui a bénéficié longtemps de la faveur universelle avant qu’un de ses compatriotes, Régis Debray, ne la tempère un siècle et demi plus tard en observant que les vaches aussi vivent ensemble.

S’inspirant probablement d’un courant de pensée allemand dont Oswald Spengler a été l’un des derniers représentants avec son fameux « Déclin de l’Occident » (livre qui a été traduit de l’allemand au français par l’Algérien Mohand Tazerout dans les années 1930), il préfère pour sa part y voir le « désir de faire ensemble».

Le siècle de Renan était celui du romantisme, celui de Debray celui du pragmatisme ; il importe en effet plus pour l’Histoire des nations de réaliser ensemble que de ressentir en commun quoique dans les faits l’un ne va pas sans l’autre. Renan a autant raison que Debray car ils ne sont pas en contradiction, mais en complémentarité.

Le romantisme est une forme élaborée du sentimentalisme qui, dans sa déclinaison algéro-islamiste a promu une définition de la nation qui ne prend en compte ni le désir de « vivre ensemble », ni celui de « faire ensemble », mais seulement celui « de croire ensemble ». Or, croire à l’unisson n’entraine pas à faire nécessairement la même chose. Dans le cas islamique on peut croire la même chose et s’entretuer pour rien et sans compter ; quant à « faire ensemble », on détruit le présent avec entrain non pour construire l’avenir, mais pour retourner au temps de Qoreïch.

Peut-on parler dans notre cas de « désir de vivre ensemble » quand une partie des Algériens, les musulmans islamistes qui aspirent à revenir à l’époque d’Abou Hurayra, ne partage rien avec l’autre, les musulmans non-islamistes qui souhaitent vivre au diapason de leur époque, sinon un sentiment de rejet réciproque? Quand les arabophones monolingues regardent les francophones monolingues comme des étrangers avec lesquels ils n’ont rien de commun sinon le passeport ? Quand l’un tire à hue et l’autre à Dia ? Quand Tic dit une chose et Tac le contraire ?

Peut-on « faire ensemble » quand un pouvoir malsain favorise un clan au détriment du reste du pays ? Quand les gens honnêtes croupissent dans la misère et les malhonnêtes se pavanent dans les palaces mondiaux avec l’argent public volé ? Quand des industriels qui créent de la richesse et des emplois sont pourchassés et les affairistes privilégiés ? Quand jeunesse ne sait pas et vieillesse ne peut pas ?

Ce qui nous manque pour être une vraie nation ce ne sont évidemment pas les composants physiques (un territoire, un peuple, un Etat, un drapeau) mais un constituant immatériel qui est ce qu’on appelle l’esprit d’une nation. Qu’est-ce que c’est ? C’est l’élément chimique qui catalyse les composants physiques d’un pays et en tire une nation, qui les combine entre eux pour leur donner un sens et une vocation. C’est le sentiment d’être fait de même, de penser pareil, de parler un seul langage dans des langues différentes, de regarder dans la même direction; c’est une perception commune de l’intérêt commun, une aspiration synchronique, un rêve symbiotique… C’est une opération psychique et mentale dont on ne sait pas comment elle se réalise, sinon qu’elle agit à travers l’enseignement dispensé à tous les niveaux, l’éducation sociale et les lois mises en place, le bon exemple donné par les dirigeants et les citoyens et l’effet de la production intellectuelle et artistique des élites sur de larges pans de la société.

On ne le voit pas se dérouler, se déployer, mais ses effets apparaissent à la surface de la vie communautaire, sur les visages, dans la manière de penser, de parler et de se comporter les uns avec les autres dans la vie où chacun est poli et attentif au respect, à la satisfaction et au repos de l’autre. Phénomène spirituel, intellectuel, culturel, elle est l’œuvre des hommes, elle résulte des idées produites par eux au fur et à mesure du progrès moral et des découvertes scientifiques.

C’est aux philosophes des Lumières que l’Europe doit les grandes avancées intellectuelles, techniques, industrielles et politiques qui en a fait des nations développées ; c’est à un livre, « The common sens », que les Etats-Unis doivent leur naissance ; ce sont d’autres livres, tels « Que faire ? » de Lénine et le « Livre rouge » de Mao, qui ont réveillé la Russie et la Chine et les ont projetées au rang de grandes puissances. Cet esprit, quand il apparait au sein d’une collectivité à un moment ou à un autre, à la faveur d’un petit ou d’un grand évènement, et se met en œuvre, rayonnant sur tout le monde et irradiant chacun, soudant les individus entre eux et les dotant d’une vision commune du monde, en fait une belle nation où il fait bon vivre et pour qui des centaines de « harragas » de divers pays meurent chaque année en mer en voulant s’y installer. Parfois on ne nomme pas ces nations, on les désigne par l’expression « esprit américain », allemand, chinois ou autre.

Mesurée à cette aune, il n’existe pas de nation algérienne car notre vie publique est une perpétuelle souffrance où chacun semble être venu au monde pour contrecarrer quelqu’un d’autre, où tour à tour nous faisons du mal, consciemment ou « machi-bal-âni », et endurons celui des autres, où nous passons notre temps à nous venger mutuellement de l’injustice subie, des déconvenues vécues, des frustrations accumulées…

Non seulement il nous manque l’esprit de nation, mais le moule mental dans lequel nous nous insérons en venant au monde nous vaccine, nous prémunit contre toute possibilité de l’acquérir un jour. Ce que nous pensons et entretenons comme idées courantes est juste le contraire de l’esprit de nation, son antithèse, sa négation. Nous sommes par contre la proie d’autres « esprits », démoniaques ceux-là : l’esprit de vengeance, l’esprit de « hasd », l’esprit de clan... Au lieu de l’esprit d’équipe, de l’esprit de camaraderie et de l’esprit de bon voisinage.

Cinq fois par jour depuis mille ans les imams de toutes les mosquées nous le rappellent inlassablement sans donner autre chose que la triste réalité dans laquelle nous galérons de la vie au trépas. Ce qui veut dire que croire ensemble ne sert à rien ou, à tout le moins, ne suffit pas. Par contre, on voit dans les pays développés le résultat du « désir de vivre et de faire ensemble » sous la surveillance de lois intransigeantes envers les faibles comme les puissants.

C’est notre esprit à l’envers qui nous empêche depuis la nuit des temps d’être une nation, avec ou sans pétrole. Ni les hommes politiques ni les intellectuels ne le savent ni n’ont une idée de ce qu’il faut faire ou par où commencer pour échapper à ce qui semble être une malédiction mais qui n’est en réalité que notre incompétence et notre ignorance, même si nous étions tous docteur en ceci ou cela. Nous n’avons pas été préparés à l’indépendance, même si les « dirigeants », eux, s’y sont préparés loin de la répression des forces coloniales. Ils étaient instructeurs militaires ou commissaires politiques chargés d’ « expliquer » la Révolution aux autres. Aucune révolution ne s’est faite sans projection de ce que serait l’avenir sauf la révolution algérienne où le héros était le « baroudeur » et le « maquisard » à l’exclusion de l’intellectuel éclairé dont on riait comme de tous ceux qui « yfalsfou ».

On pouvait, on devait avoir les deux, le maquisard et le penseur, mais les « dirigeants » ont humilié ou marginalisé le second par complexe personnel devant l’intelligence à qui l’on a préféré dès le départ la brutalité, la force brute. Personne n’a rien préparé et tout le monde croyait benoîtement que ça se ferait tout seul avec le temps et l’alphabétisation généralisée. C’est ainsi que nous sommes entrés par effraction dans le XXe siècle et tenons jusqu’à ce jour grâce au pétrole. Et s’il n’y avait pas eu de pétrole ? Et quand il n’y aura plus de pétrole ? Nous aurons vécu indépendants quelques décennies contre des siècles de colonisation.

A toutes les époques de l’histoire humaine il a existé des éducateurs sociaux qui ont éclairé leurs peuples et les ont préparés à devenir des civilisations et plus tard des nations, des sociétés et des citoyens. Quels ont été nos éducateurs tout au long de notre itinéraire dans l’Histoire, de notre sur-place à vrai dire ? Il n’y en a pas. Dans sa longue quête spirituelle le peuple algérien a rencontré très peu de maîtres à penser mais beaucoup de faux maîtres en toute chose et de Djouha. Or aucun Djouha n’a jamais bâti une nation, il la siphonne puis disparaît.

Mohand Tazerout a bien publié en 1943 à Paris « Les éducateurs sociaux de l’Allemagne moderne : l’éducation idéaliste », et en 1946 « Critique de l’éducation allemande : de Kant à Hitler » ; il est aussi l’auteur d’une série intitulée « Au congrès des civilisés » en plusieurs tomes, mais l’Algérie indépendante n’avait pas encore vu le jour. Après l’indépendance, personne n’a jugé utile de l’inviter à rentrer au pays pour le baigner de ses lumières. Il gît à Tanger comme Mohamed Arkoun. Le fait est que ni le pouvoir, en pleine démagogie révolutionnaire, ni le peuple affairé à prendre ce qu’il pouvait de biens-vacants ne ressentait le besoin d’être éclairé, certain d’être la lumière elle-même.

Ghandi disait dans les années 1930 à son peuple : « Tant qu’un passant risque de recevoir un crachat d’un balcon, l’Inde ne mérite pas l’indépendance ». Malek Bennabi rapporte dans « Les conditions de la renaissance » cette déclaration d’un intellectuel algérien dans les années 1940 : « Nous voulons notre indépendance même avec notre crasse ! ». La distance entre le bon sens qui caractérisait le premier et le « patriotardisme » du second est celle-là même qui existe aujourd’hui entre l’Inde et l’Algérie.

On a vu dans l’actualité récente avec quelle facilité des pays qui ne se sont pas consolidés en nations se sont effilochés alors qu’ils possédaient des armées impressionnantes (Irak, Syrie, Libye). Ces pays n’étaient en fait qu’un assemblage de composants physiques non innervés par l’esprit des nations, par un désir de « vivre » ou de « faire » ensemble, par un projet de vie dans lequel les habitants de ces pays se reconnaissent et pour lequel ils auraient accepté volontiers de mourir. Qui a défendu Saddam ou Kadhafi ? Bachar ne doit son salut qu’à la Russie qui tient à ses intérêts stratégiques dont la possession de la base navale de Tartous. On a vu par contre après la deuxième guerre mondiale des pays complètement ravagés se relever des décombres en quelques années comme par enchantement, comme dans les effets spéciaux des films fantastiques.

Si l’Algérie ne compte que sur ses forces armées pour durer dans l’Histoire, s’il n’y a que l’armée pour garantir son unité et sa souveraineté, elle s’effondrera comme ceux qui étaient construits de la même manière qu’elle, qui comptaient sur leur « zaïm » et sa « puissante » armée. Faut-il attendre que cela arrive pour le croire ? Les guerres de demain se feront sans engagement d’hommes, sans « sens de l’abnégation », sans nécessité de courage ou d’héroïsme car ces valeurs morales ont été remplacées par l’intelligence et la technologie. Elles se feront avec des moyens invisibles et imparables, du ciel ou de sous les mers, sans combattants, avec des armes téléguidées. Celui qui ne possède pas ces technologies, je veux dire qui ne les produit pas lui-même, et croit être en droit de fanfaronner n’est qu’un imbécile de maréchal ferrant, sauf le respect dû au métier.

Si nous ne faisons rien pour assimiler la problématique de la nation d’ici la fin du pétrole, si nous ne nous dotons pas d’ici-là de l’esprit de nation, il n’y aura même plus de fausse nation en Algérie mais un Dar al-harb comme dans les années 1990 ou pire encore, à Dieu ne plaise. Il y aura après le pétrole un territoire mais morcelé, un peuple ramené à sa récente condition de « arouch » avec plusieurs drapeaux en concurrence avec celui du MAK qui claqueront au vent ici ou là, et des chants de « meddahin » à consonance religieuse ou paillarde à la place de « Kassaman ». Au paradis, les chouhada voudront mourir une seconde fois. 

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